Mon échec

Depuis que je suis prof doc, je tente sans succès de mettre sur pied une PolDoc1 dans mon établissement.

J’ai toujours trouvé que la PolDoc était un extraordinaire outil stratégique, un fil guide pour les 4 années à venir., un plan d’action. Il s’agit de s’arrêter un instant, de scruter la situation, le contexte et d’interroger le rôle de la documentation dans l’établissement : que veut-on en faire ?

Acquisition, conservation/élimination et communication. « Mettre en place une politique documentaire, c’est d’abord définir les besoins des usagers en matière de ressources documentaires. C’est aussi créer de nouveaux besoins (lecture, recherche d’information…). C’est aussi définir l’accès aux ressources, réelles et virtuelles. Enfin, c’est définir la performance du système documentaire, à partir d’indicateurs qui permettent l’évaluation qui infléchira la politique documentaire.»2 Il s’agit de penser le système pour qu’il soit en mesure d’offrir au public un accès facilité à des ressources pertinentes, d’imaginer les évolutions/améliorations du système actuel et de planifier son développement, de définir, construire et d’adopter des méthodes de travail et outils pour parvenir à ce système visé. La PolDoc en établissement scolaire est aussi axée sur la formation des élèves à la maîtrise de l’information : définition des apprentissages souhaités (documentaires, informationnels et médiatiques) pour chaque niveau de classe , des objectifs, des actions à réaliser (que veut-on leur apprendre, quelle progression dans ces apprentissages, quelles situations de partenariat…).

C’est très simple : La PolDoc, fruit de nos réflexions, est le cadre de nos actions.

J’ai bien essayé une année, d’en faire une pour qu’elle figure dans le projet d’établissement. J’avais fait un état des lieux minutieux de la situation (analyse de l’environnement, du public, des pratiques existantes, des ressources à disposition, des conditions de leur accès, de leur localisation…). J’avais défini les finalités de la PolDoc et les objectifs permettant de les atteindre (gestion du fonds, accès aux ressources, communication, progression pédagogique). J’avais mis sur pied et en œuvre des actions. J’avais même prévu les outils et indicateurs me permettant d’évaluer cette politique. Un beau travail, cet outil m’a grandement aidé à me cadrer, à rendre cohérentes les différentes tâches que j’effectuais, à arrêter de m’éparpiller et de me perdre dans la foule de choses à penser. J’étais relativement contente de moi.

Mais, avec du recul, cette PolDoc n’en était pas une, c’était juste un projet CDI sur 4 ans. Que me manquait-il ? Elle avait été faite dans les règles (enfin il me semble), à une seule exception : je l’ai faite seule. La PolDoc est une belle invention mais elle ne peut être réalisée par une seule personne. Intégrée dans le projet d’établissement, elle engage l’établissement dans son ensemble, tous ses acteurs. Là est mon échec, je n’ai pas su mobiliser les troupes, pas su intéresser, susciter l’envie de se questionner sur la place de la documentation, je n’ai pas su faire comprendre et/ou entendre que la PolDoc n’était pas le projet de la prof doc qui gère un CDI mais celui de tout le monde. Quel que soit l’axe (gestion, communication, pédagogie), je n’ai passionné personne. Peut-être ai-je eu tort de leur annoncer, de but en blanc, « Politique documentaire », ils ont dû été effrayés. J’aurai peut-être dû être plus subtile ou ruser en m’appuyant d’abord sur les piliers influents de la salle des profs au lieu de parler à tout va.

Quand j’étais stagiaire doc, je voyais la PolDoc comme « le projet de toute une vie de prof doc », c’est toujours le cas mais je commence à me demander si ce ne serait pas aussi une sorte de « Sagrada familia » de la prof doc. Il faut être complètement fou pour imaginer concevoir un projet pareil et il faut bien plus d’une vie pour le mener à bien.

Dernièrement, pour la construction du nouveau projet d’établissement, je me suis juste demandé ce que la documentation et moi pouvions apporter à l’établissement, comment nous pouvions participer à la réalisation de certains axes, et j’ai mis ma petite pierre personnelle juste là où c’était nécessaire et réalisable. J’ai agi en tant que prof doc et non comme pilote d’une PolDoc. Aujourd’hui beaucoup de mes collègues sont sensibles à la question mais pas au point de vouloir s’engager. Faute de volontaires et de travail collégial, je n’ai pas écrit de PolDoc juste pour qu’elle figure dans le projet d’établissement, juste pour qu’il y ait quelque chose. Cela n’a pas de sens. Donc pas de progression pédagogique non plus, je le refuse parce que ce ne serait pas le souhait de tous mais uniquement le mien. Par contre pour me donner tout de même un cadre de travail pour les 4 années à venir, j’ai écrit mon propre projet CDI, un projet sur ce que je veux/peux/dois réaliser : la « politique de la prof doc » Tous les ans, les bilans et projets intermédiaires me permettent de fixer plus finement les priorités de mes différents axes (gestion, communication, ouverture culturel, pédagogie).

Par ce choix, je ne remplis pas une de mes missions. Je suis en défaut et pourtant je pense vraiment que mon choix répond à une démarche honnête. Cependant ma situation serait inconfortable si « Big Cheaf » avait la brillante idée de venir m’inspecter… Je sais qu’il préfère voir une progression hypothétique que rien du tout, aussi je ne suis pas sûre qu’il soit réceptif à mes arguments et qu’il comprenne mes choix. Pourtant, j’ai activement commencé le travail : la « politique de la prof doc » peut être l’élément de départ d’une PolDoc, une base de travail. Je peux en être le pilote mais il me faut des troupes et la mobilisation collective n’est pas chose aisée à obtenir. Visiblement je dois encore développer certains savoir-faire et compétences pour que la PolDoc devienne l’affaire de tous, et non plus seulement la mienne. Alors seulement la PolDoc aura sa place dans le projet d’établissement.

Voilà comment je me suis accommodée de la réalité.

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1– Politique documentaire, ce que Bertrand Calenge définit comme la « conception et mise en œuvre de méthodes et d’outils permettant de répondre aux missions de la structure et aux attentes des usagers » dans Conduire une politique documentaire (coll. « Bibliothèques », Paris, Éditions du Cercle de la librairie, 1999. 386 p).

2– Guy Pouzard, Information et documentation en milieu scolaire, Rapport du groupe EVS de l’IGEN, janvier 2001, http://www.cndp.fr/savoirscdi/fileadmin/fichiers_auteurs/Metier/documentIG.pdf

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