Le vrai danger, c’est MisterBagoo !

 

J’ai assisté à une présentation proposée par une association spécialiste, paraît-il, de la génération numérique, celle qui propose aux établissements scolaires des réunions d’information, de sensibilisation, de prévention aux risques d’Internet et des outils numériques. Oui, oui, il s’agit bien de cette association souvent décriée et je sais maintenant qu’elle ne l’a pas volé.

J’ai un fils au collège, en classe de quatrième. Comme tous les élèves de 4ème et de 3ème de son collège, mon fils a eu droit à une intervention de 2 heures menée par MisterBagoo, digne représentant de l’association en question. Le soir, c’était au tour des parents d’assister à la (re)présentation. Sur le papier, il était écrit « réunion d’information et sensibilisation sur les dangers d’internet au collège ».

Perte de temps et coup de sang…

Le discours de MisterBagoo était du formaté, du appris par cœur, prêt à l’emploi, qui marche partout et quel que soit le public. MisterBagoo n’a absolument pas adapté son discours au public : que ce soit pour les élèves ou pour les parents, c’était la même intervention, le même diaporama, même discours démago (jusque dans les mêmes blagues foireuses), même vocabulaire d’jeun. Insupportable.

Et quel débit ! MisterBagoo a fait sa démo du vendeur de choc en monopolisant la parole comme un chef. On se serait cru un jour de fin de marché, quand les maraîchers bradent leurs tomates restantes avant de plier l’étal et quand les poissonniers vantent les mérites de leur beau poisson. Il parlait, parlait, parlait, ne répondait pas aux questions, les évitait, disait qu’il allait y revenir plus tard, il embrouillait la clientèle et allait là où il voulait aller. Il a été finalement assez difficile d’intervenir et le seul moment d’échange possible était prévu en fin de présentation, lorsqu’il rangerait son matériel. Décidément, MisterBagoo montre qu’il n’est pas le roi de la communication en négligeant les règles de base.

Cette réunion n’était définitivement pas un espace d’échange.

MisterBagoo était d’office mal parti : il a commencé son intervention en affirmant que tout document publié sur Internet appartenait à tout le monde…

J’ai fait un bond et ai protesté.

Lui : « Ne vous inquiétez pas Madame… »

Moi : « Oh mais je ne suis pas inquiète, je voulais juste signaler que c’est faux »

Lui : « Je voulais dire que tout le monde y avait accès » (remarquons ici l’imprécision du vocabulaire que l’on retrouvera un peu partout dans son intervention)

Moi : « Propriété ne veut pas dire accès et de toute façon c’est aussi faux pour l’accès »

Lui : « oui oui, on va le voir plus tard»1

Et hop il est reparti sur les chapeaux de roues et a relancé son discours. Impossible d’en placer une à moins de lui couper la parole, ce que mon éducation m’interdit, donc je bouillonnais sur ma chaise.

Sur l’ensemble de sa présentation, il est passé des Creative Commons à Facebook en passant par la protection des ordinateurs (grosse méprise entre Pare-Feu et antivirus et conseils aberrants… l’informatique ne doit pas être son fort), Twitter, Facebook, Wikipedia et même les impôts (pas spécialiste des impôts non plus). Il ne s’agissait que d’un discours bateau, d’un vague survol qui, pour faire plus vrai, était accompagné de chiffres et statistiques en tous genres. Petit problème, MisterBagoo ne cite jamais ses sources. Enfin si, il les cite quelques fois : quand les chiffres proviennent… de son frère, gendarme dans la capitale régionale. Oui Madame, oui Monsieur, vous avez bien entendu : ces chiffres ne peuvent qu’être vrais, parlants et généralisables à l’ensemble de la population !

MisterBagoo était méprisant et moqueur quand il parlait des jeunes. En blaguant, il citait ces « crétins » (il a réellement employé ce terme) qui ne savent pas se protéger sur Internet. Il a rebondi de cliché en cliché sur les jeunes. Il en est même arrivé à dire que les photos de profil Facebook des jeunes (qui ont tous, c’est bien connu, un profil Facebook) étaient soit une photo « au air de rappeur », soit une photo « au air de mannequin ». Ils parlent de nos enfants, là ? Il parle de mon fils ? Mon fils qui pourrait être un crétin et qui aurait un compte Facebook (Ah bon ?) avec une photo sur laquelle il a le regard méchant, la casquette vissée de travers et le geste des doigts typique des rappeurs ? Mon fils ?

J’ai rarement entendu autant de bêtises, de clichés, de mensonges et d’imprécisions à la fois !

Voici ses précieux conseils pour éviter ces fameux dangers d’Internet et des outils numériques, conseils qu’il a donnés aux parents mais aussi aux élèves en classe :

  • ne pas mettre de photos sur Facebook

    (Lui, il n’est pas du genre à prendre appui sur les pratiques des p’tits jeunes)

  • utiliser les listes de Facebook

    (aucun conseil sur le paramétrage de Facebook, même pas ceux du genre : protéger son compte pour qu’il ne soit pas visible par les personnes extérieures, faire en sorte que son compte ne puisse être retrouvé dans un moteur de recherche internet, tester le compte pour voir comment il est vu de l’extérieur, etc… Rien de tout ça, débrouillez-vous)

  • ne pas utiliser Wikipedia

    (Pour lui, Wikipedia n’est pas fiable, de nombreux articles sont inexacts, tout le monde peut y publier n’importe quoi et comme en plus les modérateurs n’ont pas le temps de tout lire… alors…

    Et même si c’était vrai ! A aucun moment il ne suggère d’utiliser Wikipedia intelligemment ou de comparer les informations venant de plusieurs sites différents. Ben non, ça aurait été trop beau.)

  • n’utiliser que les plateformes de téléchargement libre et les creatives commons

    (On peut faire ce qu’on en veut de ce qu’on y trouve. Servez-vous comme vous voulez, il n’y a aucun droit là dessus ! Est-ce qu’il est au courant pour les 6 licences CC ?)

  • naviguer en « https » pour protéger son compte Facebook

    (Je reste sans voix)

  • Les enfants ne doivent pas donner leur mot de passe à leurs parents, jamais, jamais. Et donc, les parents ne doivent pas le demander à leurs enfants.

    (MisterBagoo a du oublier que, devant la loi, les parents sont responsables des actes leurs enfants mineurs, le mot de passe doit donc, dans certains cas, être connu d’eux. De plus MisterBagoo laisse entendre qu’il n’existe aucune confiance mutuelle entre les enfants et leurs parents. Je connais les mots de passe de mon fils et ça ne me viendrait jamais à l’esprit de les utiliser sans son autorisation ! )

Il est bien entendu que je conseille fortement de prendre tous ses beaux conseils avec des pincettes, voire de les jeter à la poubelle. Cet homme n’a aucun discours pédagogique, il interdit, n’explique rien, ne demande aucune réflexion. Il faut juste appliquer ses conseils et tout ira bien. C’est tout.

Ce n’est pas en invitant uniquement MisterBagoo dans un établissement scolaire que l’on fait de l’éducation à un Internet responsable, il faut plus que cela. Parce qu’être responsable, ce n’est pas seulement connaître les dangers, c’est aussi savoir les limiter, les éviter, anticiper, comprendre ce qui se passe, réfléchir à ses actions, échangeravec les autres etc… MisterBagoo a été incapable d’aller au delà de la simple (simpliste ?) présentation des dangers, j’espère que les autres MisterBagoo de cette association sont un peu plus doués que lui…

Dans toute cette histoire, ce qui est inquiétant, je trouve, est que le discours de MisterBagoo peut sembler tout à fait correct pour les non-initiés et il peut passer pour un spécialiste de la chose. Ce qui a été dit par MisterBagoo paraît réellement crédible alors que ce n’est pas rigoureux du tout. Pire, ce flot d’informations pourrait avoir stresser ou angoisser les parents ou enfants ignorant de ce qu’est Internet, de ce qui s’y passe, etc… MisterBagoo a révélé tous les dangers d’Internet à l’assemblée mais n’a donné aucun conseil valable. Au final, non seulement certains parents ont découvert des dangers terribles qu’ils ne soupsonnaient même pas mais en plus MisterBagoo les a laissé sans solution viable. Quelle avancée !

Si j’étais bien moins renseignée dans ce domaine (dangers ou pas danger), je rentrerais chez moi et je couperais la connexion Internet de mon fils !

Heureusement pour lui, je continue à me former, à lui faire confiance, à lui expliquer et à dialoguer avec lui.

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1Ce ne sont pas les paroles exactes de notre bref échange, mais l’idée est là.

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